Paco Ibanez… un tour sans détour
La vie de Paco Ibañez (né à Valence le 20 novembre 1934, deux ans avant le début de la guerre civile espagnole, mais élevé au pays Basque) est un vrai roman que je pourrais presque écrire les yeux fermés, avec la seule mémoire du cœur, tant elle m’est familière et intime. Du séjour de son père républicain, emprisonné en 1939 dans les camps de la honte d’Argelès et de Saint-Cyprien, à l’exil en banlieue parisienne, à Aubervilliers… et la découverte de la chanson française dans les cabarets parisiens du Quartier latin
Rencontres fondatrices avec Brassens et Ferré au début des années cinquante, puis avec Salvador Dali qui illustra son premier album en 1964 ; concerts mythiques à la Sorbonne le 12 mai 1968 et à l’Olympia le 2 décembre 1969 : encore aspirant journaliste, mais déjà fou de chanson vivante… Et, hasard ou signe du destin, LE photographe de cette soirée aussi mémorable que celle des adieux de Brel trois ans plus tôt en ce même lieu, celui qui signa les photos du double 33 tours de ce concert unique dans tous les sens du terme – un « certain » Jean-Pierre Leloir – deviendrait quelques années après celui d’un « certain » mensuel Paroles et Musique…
Arrêt sur image. Au sommaire, justement, de ce « mensuel de la chanson vivante », et même de son tout premier numéro daté de juin 1980, le nom de Paco Ibañez figure à la Une, sous la photo d’Anne Sylvestre annonçant le dossier consacré à celle-ci. En pages 6 et 7, un article signé de votre serviteur intitulé Paco Ibañez : « Une arme chargée de futur ». C’était le compte rendu de la première de son passage récent à Bobino. En voici des extraits, pour la nostalgie et la mémoire… du futur. Mais aussi pour la petite histoire des liens étroits unissant Paco et Tonton Georges, le disciple et le maître, toujours bien vivant à l’époque et non loin de là, d’ailleurs, à quelques rues seulement…
« Il a chanté à Bobino du 7 au 25 mai dernier. Un événement, dix ans après son récital triomphal à l’Olympia. Avec sa guitare comme chevillée au corps, sa voix précise, âpre et pourtant fragile, à la sérénité retrouvée, sa passion, sa lucidité et une immense sincérité. Avec son public aussi, fidèle et attentif, auquel Paco avait réservé un somptueux cadeau : dix chansons de Brassens, qu’il pétrissait depuis vingt ans, qui s’ajoutent désormais à son répertoire spécifique, chansons de toute éternité et de toutes humanités, sur des textes des poètes espagnols du temps présent et du temps jadis.
» À 45 ans, Paco Ibañez – qui en paraît toujours dix de moins – aurait pu s’échouer sur les écueils de la révolte qui a touché au port, mais, non content de les avoir évités, il apporte à son répertoire qui s’est bien enrichi une dimension universelle qui le hisse aux premiers rangs des porteurs de parole. L’enfant du pays Basque qui vécut l’exil à 14 ans connaît à présent les vertus de l’épanouissement. Le déracinement, l’adolescence transplantée à Aubervilliers lui avaient montré “la difficulté d’être Espagnol” ; Atahualpa Yupanqui, Violeta Parra et déjà Georges Brassens lui enseigneront que la chanson, à l’image de la poésie, peut être “une arme chargée de futur” (Gabriel Celaya). Paco a quelque chose à dire et il le dira lui aussi en chantant. En utilisant, en réinventant les œuvres de Lorca et de Gongora d’abord, puis de Miguel Hernandez, Quevedo, Alberti, Blas de Otero, Celaya, Machado ou Neruda. D’autres encore comme Goytisolo, à qui l’on doit le texte splendide de Palabras para Julia…
» Paco Ibañez ne se sert de rien d’autre que de la diffusion d’une poésie qui s’obstine à clamer la vérité. Il est interprète mais aussi, dans une certaine mesure, protagoniste de ce qu’il chante, et il convertit à leur tour ceux qui l’écoutent en protagonistes. Miracle de sa voix tranchante et d’une présence, mélange de simplicité, de rigueur, de conviction et de gentillesse, qui forcent l’adhésion et en appellent à la solidarité. Des chansons d’urgence de ses débuts, Paco a conservé la fougue qu’elles réclamaient ; fougue à laquelle il associe dorénavant une remarquable aisance qui l’invite à prendre le temps de respirer : ce sont les chansons de Brassens, admirablement adaptées en castillan (Chanson pour l’Auvergnat est un véritable régal), ce sont des chansons d’amour, des romances et même de petites fables pleines d’humour. Et c’est Le Temps des cerises qu’il entonne à la fin de son récital : « l’une des plus belles chansons du monde », dit-il à son public qui reprend les couplets en chœur, comme pour l’approuver.
» A galopar, naturellement, de Rafael Alberti, devenu grâce à Paco l’hymne magnifique du combat pour la liberté de l’Espagne, figure en bonne place dans son tour de chant. Chanson-cri, chanson-révolte, qu’il lançait en signe de ralliement contre la dictature franquiste, elle restera un témoignage concret de la force et de la vitalité de la chanson. À Bobino, dès les premières mesures, l’émotion renaît comme il y a dix ans… « Hasta enterrarlos en el mar… » (jusqu’à les enfouir dans la mer). Et le public frissonne. Qui dira la part importante de cet enfant de l’exil dans l’éveil des consciences d’une Espagne nouvelle ? « Petit Espagnol qui vient au monde, que Dieu te garde, car l’une des deux Espagnes saura te glacer le cœur » (Machado). Pour une fois, Paco a fait mentir le poète, réchauffant tout entier le cœur de ce petit Espagnol qui découvre maintenant les trésors d’une Espagne éternelle. Comme il lui fait découvrir Brassens. Avec des sonorités, à la guitare, purement ibériques, qui recréent l’univers de l’auteur-compositeur français, pour mieux mettre en valeur… son universalité.
» Le public l’a bien compris, à Bobino, qui a applaudi le maître à travers l’élève, la leçon d’humanité à travers les mots, la vie qui jamais ne se fige à travers les musiques remodelées (arrangements de Jean-Luc Maréchal et Maximiliano Ibañez pour la guitare et de François Rabbath pour la contrebasse). Et cette tranquille assurance de Paco dans sa lutte contre toutes les injustices, et ce terrible et merveilleux pouvoir de la parole. C’est là l’enseignement principal de ce retour à la scène. À la fonction mobilisatrice qui était autrefois celle du chanteur, il a réussi à substituer la plénitude du poète qui se nourrit de doute et n’en croît que davantage. »
En Espagne et partout en Amérique latine, comme Ferré dans la francophonie, Paco Ibañez a fait descendre la poésie dans la rue. C’est grâce à lui d’ailleurs que l’auteur de L’Espoir, des Anarchistes, du Flamenco de Paris, de Franco la muerte ou du Bateau espagnol a chanté au pays de Don Quichotte. C’était en février 1988, une tournée au cours de laquelle, à Madrid, Paco lui a remis « les clés de l’Espagne ». Voici ce qu’il m’en disait lors d’une rencontre pour le dossier « spécial Léo Ferré » de Chorus (n° 44, été 2003) : « On s’est dit que cette clé, seuls pourraient en disposer les descendants artistiques de Cervantes, les artistes à sa hauteur. Alors, on a demandé l’autorisation à Cervantes de la remettre à Léo Ferré… et il a dit oui. Avec cette clé, toutes les portes de l’Espagne lui étaient ouvertes… Et il était content Léo, et il était ému ! »
Déclaré indésirable par le régime franquiste mais devenu entre-temps l’icône de tout un peuple ivre de démocratie, Paco n’est retourné vivre en Espagne, à Barcelone (« Ma petite France à moi », dit-il), qu’au début des années 1990. En mai 1991, à Madrid, il crée A galopar, un spectacle à deux voix avec le poète Rafael Alberti lui-même (cf. cet émouvant document vidéo), le dernier des poètes de « la génération de 27 », ami de Lorca : « Un des moments les plus forts de ma vie, déclara Paco à Marc Legras pour Chorus (n° 26, hiver 97-98), et c’est avec lui que je l’ai partagé ! Alberti à lui seul symbolise des milliers et des milliers de vies. Un million de vies peut-être… Celles de toutes les générations qui ont lutté, tout donné, tout sacrifié pour leurs idées. Il représentait tous ces gens. Sa poésie rendait hommage à leur démarche historique. À leur dignité. »
Depuis lors, entre deux tournées en Espagne et en Amérique latine (où il est considéré comme l’égal des plus grands), il retrouve toujours Paris avec bonheur. Cette fois, dans le magnifique écrin de la scène du Châtelet, ce mercredi 30 janvier, il revient avec de nouvelles chansons, celles de l’album Paco Ibañez canta a los poetas latinoamericanos qui résonne des mots de Rubén Darío, Nicolás Guillén, Pablo Neruda, Alfonsina Storni, César Vallejo et autres poètes incontournables du continent sud-américain, qu’il a « enmusiqués » avec son talent unique en la matière. Mais il chantera aussi un florilège de ses grands succès, sans oublier de saluer la mémoire bien vivante d’un autre grand chanteur libertaire de ses amis, « le Jean-Sébastien Bach de la chanson »…
Flash-back.
Été 1996. Nous avons fait le voyage à Barcelone, pour rencontrer Paco, en vue d’un dossier Brassens à paraître dans Chorus (n° 17). Et il nous a invités, ma chère et tendre et moi, à l’accompagner au spectacle qu’il doit donner le soir même dans la capitale catalane. Malgré un match européen de grande importance pour le Barça, à la même heure, la salle de spectacles est archicomble ; sur scène, seul à la guitare, Paco chante les grands poètes de langue espagnole, en ajoutant par-ci par-là quelques anecdotes et commentaires de son cru. Passe environ une demi-heure et puis… « Parmi vous, ce soir, annonce-t-il en s’adressant au public en catalan, il y a des amis français de la revue Chorus qui sont venus me demander de leur parler de Brassens. Nous allons faire mieux : nous allons leur montrer combien on aime Brassens en Catalogne… » Et Paco Ibañez d’enchaîner La Mauvaise Réputation et Pauvre Martin, reprises aussitôt et spontanément en chœur… et en castillan (La Mala Reputación et Pobre Martín), par le public catalan ! Moments de grand frisson partagé. Ce soir-là (et la nuit qui a suivi…), l’esprit de Brassens planait au-dessus de nous.
En Espagne, le public reprend spontanément et parfois entièrement ses chansons en chœur. En France, dans l’histoire de la chanson, Paco Ibañez est sans doute le seul chanteur « étranger » qui aura, partout et toujours (au long de cinq décennies), réussi à remplir les salles avec un répertoire non francophone. Miracle de la chanson vivante… C’est encore lui, lors d’un autre entretien réalisé pour Paroles et Musique, qui nous livrera la plus belle définition de la nature, du rôle et de la finalité de la chanson (dont je ferai d’ailleurs, en 1990, le « point d’orgue » de mon livre Putain de chanson). Une conception comme plus jamais, dans toute ma vie au service de celle-ci, je n’en recueillerai d’aussi proche de mon propre ressenti : « Une chanson ce n’est jamais que quelques mots, ce n’est que trois minutes dans le cours du temps, mais une seule seconde peut être d’éternité. En fait, le pouvoir de la chanson est énorme. Et tout à fait inexplicable : elle nous entraîne vers l’utopie, vers des limites que, peut-être, nous n’atteindrions pas sans elle, et c’est cela notre destin : croire à l’utopie. » CQFD ? Oui, CQFD !!!
Paco est l’homme qui chante l’amour et la mort, les beautés de la vie et ses désillusions. Il s’est toujours élevé à haute voix contre l’injustice et l’oubli.
Et le chantre ibère n’est pas prêt de connaître le silence pour preuve son agenda 2012, bien rempli. Le romancier Manuel Vàzquez Montalbàn le résume « C’est une grande gueule ! il pratique constamment la provocation culturelle, la critique nue et directe des ennemis successifs de l’émancipation individuelle et sociale » Revenons-en à l’année 1969.Il donne son premier concert à l’Olympia.
Son fil rouge une bonne partie de l’interprétation des chansons de Brassens avec ses versions de « Chanson pour l’Auvergnat » et « La Mauvaise réputation ». Un vrai succès. Malheureusement pour lui, il est censuré dans son propre pays. Il se réfugie à Paris.
Prudemment, il attend 1990 pour retourner au pays où en 1998,il décline le prix Gerald Brenan pour son parcours en faveur de la liberté et de la poésie, attribué par la Société culturelle andalouse. Les breloques et diplômes, c’est pas le genre de la maison Ibanez
En 2000, il fait son retour sur la scène parisienne avec toujours « la poésie comme une arme chargée du futur » En 2008, il met en musique les poètes andalous dans son CD « Paco Ibanez a los Poetas Andaluces » Dans ses chansons pleines de poésie, il fait vibrer les cordes de sa guitare autant que celles de ses cordes vocales. Depuis plus de cinq décennies Paco est un symbole de la révolte qui noue un contact unique avec son public.
Chanteur engagé contre la dictature franquiste, il continue à clamer la suprématie de l’homme sur le pouvoir ! Seul grand regret, il n’a jamais osé ( et pourtant ses ami(e)s artistes l’y ont encouragé ) à se lancer dans l’écriture de textes…Timidité d’un scribe qui aurait en nous en raconter ! Fin 2001, il publie son dernier album.
Il y interprète des textes de la poétesse argentine Alfonsina Storni, du péruvien César Vallejo, du Chilien Pablo Neruda et du Cubain Guillen. Des chansons qu’il interpréta à Arles.
Mais, on ne va pas faire la fine bouche, il sait choisir ses paroliers ou poètes et compose magnifiquement. Paco ! Paco ! Continue à nous « enchantrer »…un néologisme que je m’en vais déposer aux membres de l’Académie ( quand, ils seront réveiller ) pour y déposer les droits d’auteurs…
Paco Ibanez —
Erase Una Vez Paroles: Erase
una vez Un lobito bueno
Al que maltrataban
Todos los corderos (bis)
Y había también Un príncipe malo,
Una bruja hermosa Y un pirata honrado (bis)
Todas estas cosas Había
una vez Cuando yo soñaba
Un mundo al revés (bis)
Il était une fois Un bon loup
À ce maltraités Tous les agneaux (bis)
Et il y avait aussi Un prince du mal,
Une belle sorcière Et un honnête pirate (bis)
Toutes ces choses Il était une fois
Lorsque j’ai rêvé Un monde à l’envers (répétition)
La mala reputacion…Paroles de Brassens

Il donne rendez-vous au Café de la Liberté, rue de la Gaîté, tout près de son pied-à-terre parisien, à Montparnasse. Il porte un foulard rouge, d’« un rouge marocain », aux motifs dessinés en vert par un ami, le peintre nîmois Claude Viallat.
C’est ce dernier qui a illustré le livret de son nouvel album, Paco Ibáñez canta a los poetas latinoamericanos : une pochette en accordéon qui dévoile les alvéoles colorés de Viallat et les textes écrits par le Chilien Pablo Neruda, le Péruvien César Vallejo, le Cubain Nicolás Guillen, le Nicaraguayen Ruben Dario, mis en musique par le chanteur espagnol. Figure à ce répertoire, Yo séré a tu lado, de l’Argentine Alfonsina Storni, poétesse obsédée par la mer et la mort qui s’est suicidée en 1938 en entrant doucement dans l’océan à Mar del Plata, comme prévu dans ses écrits (Ariel Ramirez et Felix Luna en firent, en 1969, un classique, une merveille, Alfonsina y el Mar). Paco Ibáñez dit qu’« une chanson est un morceau d’existence ».
Le nouvel opus est épais. Et voilà, se dit-on : il a encore fait le coup de la pochette. « Ah ! Ah ! », dit le gaillard, stature de roc, cheveux batailleurs : l’art ne se découpe pas en tranches, « il est ».
En 1964, un ami catalan, Salvador Dali, qui n’avait pas encore pactisé avec Franco, lui offre le visuel de son premier album, Paco Ibañez vol. 1, six poèmes de Federico Garcia Lorca (1899-1936), autant de Luis de Gongora (1561-1627). Pour les disques suivants, il y eut les peintres « subversifs » Antonio Saura ou …



















