Le Moulin de la Bonde
Crespières
Brassens en a fait l’acquisition en 1958. A quarante kilomètres à l’Ouest de Paris, c’est là qu’il recevait ses amis parisiens. Des grands noms du cinéma et de la chanson : Béart, Moustaki, Brel, Boby Lapointe, Lino Ventura…
Afin de mieux recevoir les amis, G.B fait l’acquisition, vers 1959, d’un ancien moulin désaffecté à Crespières, dans les Yvelines, à quelque quarante kilomètres à l’ouest de Paris. Cette vaste propriété, traversée d’un ruisseau, devait de plus rassasier mes desiderata de bricoleur et assouvir mes gènes hérités d’une dynastie d’artisan-maçons.
Le petit coin de paradis terrestre, au-delà des corvées imposées aux copains pour la remise en état et l’entretien des lieux, fut le théâtre de très joyeuses réunions d’amis. J’y ai même reçu, en tout bien tout honneur, la visite de Brigitte Bardot. Un de mes voisins était Bourvil. Je n’avais pas encore osé aller le saluer jusqu’à ce que l’insistance de mon père, qui était un inconditionnel admiratif, me pousse à prétexter un urgent besoin d’un quelconque outil pour aller sonner à sa grille.
Que le progrès soit salutaire c’est entendu. Mais, après quelques années, cet ilot de campagne menaçait progressivement d’être pris en étau par l’assaut d’une armada de pavillons de banlieue. Et la rumba des tondeuses (aurait chanté Bourvil) vint s’ajouter au chaleureux boucan des tirs, de plus en plus fréquents et violents, du camp militaire de Frileuse, situé tout près.
Au début des années 70, les séjours au moulin se firent de plus en plus espacés. Cet abandon des lieux eut tôt fait d’allécher les maraudeurs et fatalement il y en eut bientôt un, plus courageux que les autres, qui entreprit de garnir sa maison en puisant dans mon inventaire mobilier.
Brassens n’a jamais oublié qu’au temps de la jeunesse folle, à Sète, sa participation à quelque larcin lui a valu de défiler devant la maréchaussée et de comparaître chez monsieur le juge. La leçon aurait pu être dramatiquement négative si elle ne m’avait permis d’apprécier la grande magnanimité de mon père. Il a d’ailleurs voulu lui en témoigner toute gratitude dans la chanson «Les quatre bacheliers», en opposant à l’intolérance et à la hargne.
C’est à la même époque que Georges découvre François Villon et l’admiration était sans doute fondée sur un sentiment de correspondance qui d’ailleurs le conduira à écrire «La mauvais réputation», «Je suis un voyou» et «La mauvaise herbe». Puis, le souvenir que pendant de longues années de vaches squelettiques à l’impasse Florimont, ne pouvant souffrir de voir la brave Jeanne être parfois privée de toute nourriture pendant des journées entières, il lui est arrivé de trouver, sur la place du marché, l’orange du marchand, avant même qu’elle ne soit véritablement perdue.
Brassens aurait peut-être voulu convaincre qu’en chaque cambrioleur sommeille un justicier, un Robin des Bois qui s’évertue à redresser les disparités sociales. Mais vous l’avez bien ressenti en écoutant la chanson, sa conviction est largement mitigée, même si il a tenté de trouver à son cambrioleur des valeurs de rachat, des qualités qui en fasse un «voleur comme il faut», et invoquer pour lui la bienveillance de Mercure, Dieu des filous.
Georges avoue son ambivalence en coiffant ce poème du titre de stances, qui désigne un poème lyrique d’inspiration morale, à la fois tendre et triste, et c’est cette double émotion que j’ai tenté de transmettre dans la musique, qui accentue la construction homogène du texte, sans refrains, qui est également caractéristique de la stance.
Pour ajouter à l’anecdote, je me suis désolé que le charme ait très bientôt été totalement aboli. Contrairement à ma supplique, mon cambrioleur est revenu, ou alors il m’a envoyé quelques-uns de ses collègues. Et cette fois l’opération n’a pas été tintée de délicatesse: la maison a été intégralement dégarnie, jusqu’à la quincaillerie, le filage, la tuyauterie.
A la vérité, si je suis resté apitoyé à l’idée que l’on doive gagner sa vie de cette façon, je regrette un peu d’avoir octroyer l’immortalité à ce crétin en l’y faisant entrer par la porte de la poésie.
Un ancien chapardeur de crânes terreux,
Brassens



















