Le mouvement perpétuel – Intro II
Cette danse, oui cette danse fondée sur le charme réciproque où chacun accordait à l’autre le plus grand et le plus dangereux de tous les prestiges, ce pas de deux intelligences où il n’y avait pas de plus grand accord, peut-être, qu’aux secondes dramatiques de la discordance, c’est autour d’un feu de joie qu’elle dessine ses figures. Car il s’agit bien d’un feu de joie, d’un feu où l’on jette les feuilles du plus amoureux des poèmes parce qu’il n’est pas, parce qu’il ne pourra jamais se montrer aussi amoureux que l’amour même, qui ne cherche rien d’autre que l’amour. On y consentira : il ne saurait être ici question d’un feu de paille. Avec Aragon, c’est encore Breton qui en parle dans ces termes en 1952, non sans cet accent de tendre ironie qui marque bien une complicité ancienne, c’est de« Toujours tout l’arc-en-ciel »qu’il s’agit (Entretiens,p. 142) .Mais cet arc-en-ciel qui commence par un feu de joie et qui va se fondre dans un front rouge avant de ré annoncer la couleur, il n’y a aucun doute qu’il ne pouvait éviter de traverser le plus long et le plus noir de tous les orages qui peut s’abattre sur deux hommes trop faits pour s’entendre. Ce même orage que chacun de nous peut craindre dans toutes ses amitiés. Si l’on n’oublie pas que Le Traité du écrit en 1927, du côté de Varengeville,«non loin de ce beau repaire de corsaire, le manoir d’Ango »,où Breton chercha à «fixer le timbre »de Nadja,si l’on n’omet aucune de leurs actions communes, celle du procès fictif qu’ils intentèrent à Barrès pour en finir avec Dada et sa trop confusionnelle négation, celle de la création de Littérature comme celle de la republication des Poésies de Lautréamont, rien de ce qui fut écrit par Aragon entre 1917 et 1932 ne peut être détaché d’une aventure qui concerne Breton autant qu’elle le concerne, lui. Les poèmes, qu’on continue de lire comme s’ils n’étaient destinés qu’à des anthologies ou à des manuels, il faut savoir en extraire les vérités les plus individuelles, même s’ils les maquillent, pour en mesurer l’exacte importance, pour en éprouver comme pour soi-même la vraie nécessité. Car la poésie n’est jamais, ne sera jamais que la réponse la plus exacte qu’un homme peut donner aux questions que lui pose le monde où il vit. Ce n’est pas un hasard si Aragon a tenu, très longuement et très minutieusement, à nous raconter en 1967, dans Lautréamont et nous,les circonstances affectives, politiques et littéraires dans lesquelles leur découverte de Lautréamont le plaçait par rapport àBreton. Nul ne saurait jouer impunément avec les omissions, avec la censure que l’on opère aux dépens de la vie sans risquer de trahir et même de détruire la fonction de l’écriture. C’est dans ce constant rapport à l’événement, dans cette attente qui n’a pas de meilleure scène que la rue, c’est
dans cette coïncidence de la pratique de l’écriture et de la pratique de la vie que les textes les plus obscurs, «poèmes»ou non, alimentent la clarté de leurleu. Leretour au sujet extérieur et tout particulièrement au sujet passionnant » « que Breton a critiqué en 1932 dans Misère de la Poésie, àpropos de Front rouge,ce retour avait déjà été sourdement effectué (de même que l’utilisation de la rime à la fin de certains poèmes) par l’Aragon de 1918, l’Aragon deFeu de joie, où l’on trouve un poème écrit sur un Hôtel qui eut sa lumière particulière au cours d’une promenade qu’il fit avec A.B. du côté du métro aérien(Chambre garnie),un poème écrit sur un tableau de Chirico(Le Délire du Fantassin),un autre sur un tableau de Picasso(La Belle Italienne,qu’Aragon avait vu lors d’une permission à Paris) et l’on y relève même des allusions à des événements réels, comme dans Secousse(« BROUF »pouvant passer pour la chute d’une bombe), et dansPierre fendre,selon Aragon l’un des poèmes préférés d’A.B., où «je suis jaloux du mort»désigne Jacques Vaché, son grand rival dans cette amitié, comme cela apparaît clairement à la lecture d’Anicet.Il n’y a peut-être pas de sujet extérieur au poème, puisque chaque poème crée son propre sujet, mêmerouge, Front et si je dis là quelque chose qui peut sembler fort contestable, je demande qu’on y réfléchisse à propos desChimèresde Nerval, comme à propos dedu soir, Choses de Victor Hugo : les mots y font l’amour en même temps avec eux-mêmes et avec le monde. Le sujet apparent d’un poème, passionnant ou non, dissimule toujours un autre sujet, latent. Le sujet latent des poèmes de Clair de terre,c’est aussi ce que Breton va dire dans le premierManifeste.Le sujet latent des poèmes deFeu de joie,c’est aussi ce qu’Aragon est en train d’écrire dans Anicet.Le sujet latent des poèmes deMouvement perpétuel,c’est aussi ce qu’il va dire dansPaysan de Paris. Le Parmi les poèmes de ce dernier recueil, écrits entre 1920 et 1924, et qui font donc davantage confiance à l’écriture automatique, puisqu’ils précèdent immédiatement la fondation du surréalisme et qu’on y suit, en de nombreuses pages, le mouvement spécifique de la phrase «dictée »,de la phrase «entendue »,telle que pour la première fois Breton et Soupault l’avaient écoutée ensemble dansLes Champs magnétiques,il est impossible de ne pas reconnaître un hommage à Apollinaire après sa mort dansair Un embaumé :mais ce poème n’est-il pas, en même temps, une critique ironique du patriotisme et de la guerre ? De même, comment ne pas reconnaître telle vu telle silhouette de femme dansLouis,et dansLes Approches de l’amour et du baiser ?Mais ne s’agit-il pas, plutôt, de deux apologies de la pensée et de la vision oniriques ? Dans le célèbreTournesolde Breton, le sujet extérieur au poème n’est-il pas la très réelle Tour Saint-Jacques, et son sujet latent les circonstances de la rencontre qui eut effectivement lieu, bien après l’écriture de ce poème ? Aussioblitérées qu’en soient les références, les premiers poèmes d’Aragon, comme ceux de Breton, ne s’interdisent pas certaines attaches, très fines mais très précises, avec les êtres et avec les objets qui s’inscrivent dans leur temps et dans leur espace quotidiens. Dans cette Forêt-Noire qui fut la leur, et où ils ne rencontraient pas seulement Hegel, mais des femmes très surprenantes, comme celle dont Breton relate la brève irruption dans L’Esprit nouveau,n’avancent-ils pas simultanément comme en plein jour et comme en pleine nuit : avec la tranquille souveraineté des somnambules, mais aussi en tournant sans cesse la tête à droite, à gauche, pour tenter de ne rien laisser s’échapper autour d’eux ?Le sujet extérieur au poème, c’est aussi cette femme de l’Esprit nouveau, dont le passage et la disparition passionnent autant Breton qu’Aragon. Mais quel sujet plus intérieur à tous les poèmes qu’ils écrivirent à ce moment, sinon celui-là, dans le tréfonds des mots?Chez l’un, comme chez l’autre, une même irrévérence à l’égard des formes admises de la culture et du culte de la beauté souligne une même révérence à l’égard de la seule beauté qui compte, celle que l’on peut ressentir en un éclair dans un regard de femme à l’ouverture d’une porte. Nous y sommes, et nous n’y serons jamais, dans ce lieu mental que crée l’établissement de rapports nouveaux dans un lieu physique. Le mouvement perpétuel d’Aragon, qui le pousse à se jeter parfois certains défis inattendus à lui-même, obéit à ce double besoin d’intérioriser le monde jusqu’à la folie, et de transformer en spectacle objectif ce que l’on porte en soi. Il le dit dansAnicetsans détours :« Notre nudité mentale révolte aussi les spectateurs et si nous écrivons, nous nous écrivons. La poésie est un scandale comme un autre. » –Et ce scandale ne peut se situer ailleurs que dans la vie de tous les jours. Les partisans de l’écriture textuelle, les ennemis de la poésie vécue, s’ils
écrivent des poèmes qui obéissent à une telle inimitié, créent à leur tour un nouveau scandale, qui n’est autre que celui de la vie se redécouvrant toujours un nouveau visage, même dans un miroir qui voudrait lui tourner le dos. Comment l’écriture pourrait-elle se dérober à l’expérience vécue, puisqu’elle la précède autant qu’elle lui succède?Aucun livre n’échappe au flux de cette marée. On oublie trop souvent que l’écriture, et tout particulièrement l’écriture poétique, a ceci d’extraordinaire qu’elle peut se moquer d’elle-même, dénoncer ses procédés pour s’en inventer d’autres, introduire une distance –mentale, mais aussi physique –entre le signifié et le signifiant, en les amenant à ricocher l’un sur l’autre, ou en faisant jouer l’arbitraire de l’un par rapport à l’arbitraire de l’autre. Un sens second,jailli de l’écriture comme une étincelle, peut toujours surgir à travers les sentiments, les émotions et les idées que suscite une lecture. Breton ne l’oubliait pas, quand il écrivait ceci, qui s’applique aussi bien à certains des premiers poèmes d’Aragon qu’aux «jeux de mots »de Marcel Duchamp :… il semble imprudent de spéculer sur « l’innocence des mots (…) C’est un petit monde intraitable sur lequel nous ne pouvons faire planer qu’une surveillance très insuffisante et où, de-ci de-là, nous relevons pourtant quelques flagrants délits. En effet l’expression d’une idée dépend autant de l’allure des mots que de leur sens. Il est des mots qui travaillent contre l’idée qu’ils prétendent exprimer. Enfin même le sens des mots ne va pas sans mélange et l’on n’est pas près de déterminer dans quelle mesure le sens figuré agit progressivement sur le sens propre, à chaque variation de celui-ci devant correspondre une variation de celui-là. La poésie d’aujourd’hui offre à cet égard un champ d’observations unique » (Les Pas perdus,1924, pp. 168-169).Aragon a su très tôt montrer la conscience qu’il avait de cette ambivalence de l’écriture,celle des sentiments comme unequi ressemble à sœur jumelle. La double voix que l’on entend dansMouvement perpétuel, Le tour à tour ironique et grinçante, puis passionnément agressive et désespérée, il en a marqué la bi-polarité par le choix de deux caractères distincts : le romain pour le dérisoire, et l’italique pour la rapidité de l’automatisme. Un tel choix «signifie»autre chose que ce que le texte dit déjà par lui-même : par le biais des caractères, Aragon nous incite à lire ses textes à différentes vitesses, qui correspondent le plus possible à celle de leur écriture. Tout l’humour de La Philosophie sans le savoir,d eLa Route de la révolteet d’Un accent de l’éternitévient de la lenteur qu’impose leur fausse pompe, ou la bouffonnerie consternante de leur prosodie. La «destruction de la poésie » qu’il y opère n’est qu’une provocation au sérieux de l’écriture, et à son effarante application. Pour refuser plus clairement de mystifier les autres, Aragon s’y refuse à la mystification de soi-même. Cela ne l’empêche pas, bien au contraire, de se laisser emporter par l’écriture, quand elle l’emporte quelque part. Entre ces deux mouvements de chute et d’ascension, qui suscitent par leurs contradictions le mouvement perpétuel en question, dans cette oscillation incessante entre la négation et l’affirmation, le rôle d’Aragon ne consiste pas seulement à aiguiller tour à tour et à son gré les mots vers leur mort et vers leur assomption, mais à révéler le double pouvoir de leur ambivalence. Confiance totale est faite d’une part aux mots, méfiance absolue leur est opposée de l’autre : on s’y perdrait, si l’on ne savait que la poésie ne commence à fonctionner qu’à partir d’une décision que l’on prend pour soi-même, et qui ne concerne rien d’autre que les rapports de la pensée avec le monde tel qu’il est et tel qu’il pourrait être. N’obéissant jamais de manière définitive aux règles qu’elle se fixe pour se faire reconnaître de ceux qu’une telle décision ne semble pas toucher directement, elle ne cherche pas seulement à imposer un goût, des dégoûts, une manière de voir le monde et une manière de refuser de le voir, mais elle définit la liberté d’un comportement face à toutes les contradictions de notre existence. Si l’on tenait un compte plus attentif des plus subtiles conquêtes de la poésie, la société aurait changé beaucoup plus vite qu’à la faveur des révolutions, qui n’ont que trop tendance à s’ankyloser dans une syntaxe et dans des discours beaucoup moins purs et beaucoup moins finement articulés.La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas essentiellement de notre « pouvoir d’énonciation ? » :c’est Breton qui pose cette question en 1924. Si l’on cherchait à mieux découvrir ce que chacun se cache à lui-même, ce que chacun se refuse à dire et à montrer pour ne pas risquer de déchirer irréparablement le fragile tissu de sa vie sociale, si l’on cherchait à critiquer de manière plus générale et plus
systématique les lois qui président à l’assemblage des mots, la poésie finirait par entrer dans le jeu du langage quotidien, et nos pensées les plus dissociantes se répondraient plus clairement les unes aux autres. Des poèmes comme Les Débuts du fugitif,ou comme de plomb, Sommeil où les mots ont l’allure inquiète de celui qui passe son temps à partir, à changer de lieu et d’attitude,– Les plus pressés paraissent plus jeunes et les plus vieux paressent de tels poèmes qui semblent tombés de la lune ou de Saturne se recomposeraient avec évidence à l’intérieur du discours muet que l’homme ne cesse de prononcer nuit et jour dans son cerveau. Et l’on pourrait enfin se dire à voix haute ce que l’on ne se dit jamais que trop bas : Rien ne m’attache ici pas même l’avenir Il n’est pas né l’obus qui pourrait me contenir Que le ciel est petit à la fin des journées Ses horizons sont faux ses portes condamnées La lune croit vraiment que les chiens vont la mordre Je chasse les étoiles avec la main Mouches nocturnes ne vous abattez pas sur mon cœur Vous pouvez toujours me crier Fixe Capitaines de l’habitude et de la nuit Je m’échappe indéfiniment sous le chapeau de l’infini Qu’on ne m’attende jamais à mes rendez-vous illusoires La poésie, à partir de Breton, d’Aragon et de Soupault, a donné la parole à tous les contraires de chaque homme, à son désir de changer le monde et la vie comme à la fascination qu’exerce sur lui ce qui le détruit, ce qui l’abat et le domine. A Éros, comme à Thanatos. C’est grâce à elle, peut-être, qu’on comprendra un jour la nécessité absolue des contradictions que chacun s’invente pour s’opposer à lui-même. L’intelligence poétique du surréalisme a fondé le droit, pour chacun, de se changer soi-même faute de pouvoir à lui seul transformer le monde, le droit de passer outre à l’avare besoin de ne ressembler qu’à soi. La leçon qui a été tirée de la lecture des Poésies d’Isidore Ducasse, après celle des Chants de Lautréamont, demeure toujours actuelle, parce que les hommes n’ont pas encore appris à en tirer toutes les conséquences dans leur propre vie. Aragon n’a jamais fait autre chose que de se répéter cette leçon dans toutes les circonstances. On a pu croire, pendant de longues années, qu’il allait se fixer dans l’un des termes de la contradiction fondamentale qu’il vit depuis plus de cinquante ans. Ses œuvres successives prouvent qu’il n’en est rien : il a transgressé les ordres que, pour des raisons qui étaient tour à tour les siennes et celles des autres, il s’est créés au sein de sa propre aventure. Ses premiers poèmes portent la marque de l’homme qui refuse d’être dupe et qui, s’il n’y parvient pas toujours, témoigne par avance pour cet homme librequi n’a encore existé nulle part. Vous pouvez toujours lui crier : Fixe !–: Il est toujours temps d’en finir avec certains blocages de la pensée. Il est toujours temps d’élargir notre manière de respirer.
Alain Jouffroy, 22 avril 1969. Ce livre était prêt de paraître quand je fus saisi de l’esprit de l’escalier : j’y ajoutai, en bout, sous le titre Écritures automatiques,neuf de ces textes écrits à toute vitesse qui étaient initialement pour nous (André Breton, Philippe Soupault et moi) tout ce que nous qualifions de surréaliste.Ils se placent dans les années 1919 et 1920, c’est-à-dire aprèsFeu de joie,et sont contemporains des premiers poèmes du Mouvement perpétuel.L’un d’eux,Au Café du Commerce qui est daté1919, Commercy, présente cette particularité de constituer l’origine du dernier chapitre d’Anicet ou le Panorama, roman(comme je voutais qu’on l’appelât d’un seul coup de glotte), chapitre qui s’appelle Le Café du Commerce à Commercy. Je suppose qu’à Commercy, où j’ai passé quelques jours alors et dont le frère de ma mère était sous-préfet, il n’y a pas deCafé du Commerce,né ici de l’allitération, mais il est de fait qu’une phrase de hasard dans ce texte :La dame du comptoir sourit molle à Arthur et relève ses bas,est le point de départ de la présence d’Arthur e Rimbaud (M Arthur Dorange, ancien notaire)et, par là, la venue au Café du Commerce sous des noms divers de Jacques Vaché, Isidore Ducasse et André Breton. Ceci dit pour les sourciers. Avec mes excuses à Alain Jouffroy qui n’a pu en parler dans sa préface, n’ayant pas vu ces textes d’au delà ma vie.

















